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Différences : le blog de Jean-Louis BOEHLER
2 décembre 2023

Quand les écoliers buvaient du vin à la cantine

Il faut attendre Pierre Mendès France et son amour du lait pour que les jeunes élèves tricolores se dégrisent.

vin In vino veritas. La vérité est dans le vin… et la vérité ne sort-elle pas de la bouche des enfants? Dans la première moitié du XXe siècle, le sang de la terre est bien représenté sur les tables des cantines scolaires.

Passent alors entre les doigts potelés de marmots d'une dizaine d'années des gobelets de vin dont la consommation donne droit à des bons points estampillés de la figure austère de Louis Pasteur. Le scientifique avait consacré le vin comme "la plus aine et la plus hygiénique des boissons" en 1866, devenant ainsi la figure de proue de l'industrie viticole française. Et ce sont les écoliers qui trinquent.

Vin sur vingt

Nous parlons ici d'une autre époque: celle d'une France rurale, enchâssée sur ses traditions, encore convalescente de la Grande Guerre. En 1918, on consommait encore 170 litres de vin par an et par habitant. Les ménages français sont convaincus que la boisson est autant un fortifiant qu'un désinfectant: on dit notamment du vin qu'il "tue le ver".

Les enfants attablés avec leurs parents n'échappent pas à la tournée générale, éclusant les fonds de verre ou recevant une ration de rouquin coupé à l'eau du robinet. Parfois même des alcools plus forts. «On donne aux enfants du café mélangé d'eau-de-vie dès l'âge de six à huit mois; on leur donne même le cognac à la cuillère pour les endormir», rapporte le journal catholique La Croix en 1907.

Pourtant, les choses ont déjà commencé à changer. Depuis la fin du XIXe siècle, les sociétés hygiénistes, inquiètes des ravages de l'alcoolisme, appellent à la «tempérance», voire à l'abstinence totale. À les entendre, l'alcool serait un poison indissociable de la misère sociale et de la déchéance physique.

Leur croisade condamne d'abord les alcools d'alambic, liqueurs et eaux-de-vie –autant de tord-boyaux qui conduisent leurs buveurs à l'hôpital ou à l'asile. La propagande antiébriété s'infiltre également dans les écoles, où maîtres et instructeurs vantent les vertus de boissons plus saines. «L'alcool, voilà l'ennemi», peut-on lire sur les affiches placardées dans les classes de la IIIe République.

Un homme, en particulier, va se faire le fossoyeur du vin scolaire. Il s'appelle Pierre Mendès France. Au cours de son mandat de député de l'Eure, il expérimente une autre boisson au sein des cantines scolaires d'Évreux: le lait. Les résultats sur la santé des écoliers sont probants. Après un passage dans la Résistance, «PMF» devient président du Conseil, puis ministre sous René Coty.

Il signe le 8 août 1956 une circulaire nationale interdisant la consommation de vin aux élèves de moins de 14 ans. Leurs camarades plus âgés se contentent d'alcools légers à moins de 3°C –bière, poiré, cidre ou vin coupé. Pour les bouilleurs de cru, ça sent le vinaigre: sous l'impulsion de la propagande antialcoolique, de nombreuses distilleries ont déjà fermé leurs portes.

Du péril rouge à l'or blanc

Pierre Mendès France poursuit son combat, faisant de la promotion du calcium l'un de ses chevaux de bataille. Son but caché: relancer l'industrie laitière, appauvrie par l'Occupation. Au cours d'un banquet donné aux États-Unis, il réclame un verre de lait tandis que ses acolytes s'allument au cognac, au vin rouge ou au champagne… Stupeur dans l'assemblée. La France aurait-elle oublié ses racines?

Même si ce geste lui vaut les foudres de l'industrie viticole, Pierre Mendès France enfonce le clou, déclarant: «Aucune population ne consomme plus d'alcool que la population française. Nos hôpitaux psychiatriques ne peuvent abriter toutes les victimes de l'alcool, dont le nombre croît chaque année. Il s'agit de rendre des hommes libres, conscients des dangers qui les menacent, et de les aider à éviter ces dangers.»

Le sort en est jeté. Désormais orphelines de boissons alcoolisées, les cantines distribuent un verre de lait sucré à chaque élève. Croissance saine, renforcement musculaire, énergie sont les nouveaux credos guidant l'élaboration de la diète scolaire. Bien entendu, les vieilles pratiques se maintiennent dans les campagnes, où vin rime définitivement avec quotidien: on en boit encore 80 litres par an et par habitant en 1980, mais la tendance commence déjà à s'assécher.

Les rares gouttes encore consommées en milieu scolaire s'évaporent à la rentrée 1981, lorsque les lycées passent à leur tour au régime sans éthanol. Coïncidence? La même année, on déplore un taux de réussite avant rattrapages historiquement bas au baccalauréat… (selon "SLATE")

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Commentaires
U
Il paraît même que dans notre belle vallée le vin était remplacé par le schnaps...
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C
J'ai connu le pif en section horticole année 60 un midi par semaine en pension 25cl de piquette à 9°5 d'où mon amour pour ce fruit rouge aux pampres chargées en Entre deux Mers, cépage Merlot apprenant le métier de vigneron chez grand père non loin de St Emilion Depuis les années passent ma fillette de boisson rouge cépage Cabernet franc entre samedi et dimanche .
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T
En internat de 1951 à 1957, je me rappelle encore de la présence de vin rouge et d'eau sur les tables de la salle à manger.
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