Coup de bluff ou vraie menace pour l'Occident ? La venue du dirigeant suprême de la Corée du Nord en Russie est loin d'être anecdotique sur le plan militaire.
Un nouveau rapprochement s'est déroulé entre Vladimir Poutine et Kim-Jong-un, lors d'une visite officielle du leader nord-coréen dans l'Extrême-Orient russe du mardi 12 au dimanche 17 septembre. L'un est le président de la fédération de Russie, tandis que l'autre est le dirigeant suprême de la République populaire démocratique de Corée. Le premier est à la tête d'un immense pays d'une superficie de plus de 17 millions de km2, soit 11,5% des terres émergées du globe. Le second dirige un régime qui occupe seulement 120.538 km2, au nord de la péninsule coréenne.
Fin février 2022, Vladimir Poutine a lancé la Russie dans une offensive contre l'Ukraine qui, à l'évidence, n'a pas eu le succès qu'il espérait. De son côté, Kim Jong-un maintient la Corée du Nord dans une constante opacité et lance régulièrement des provocations militaires à l'égard de ses pays voisins.
Le 13 septembre, les deux hommes se sont vus pendant plus de deux heures sur le cosmodrome Vostochny, situé dans l'oblast de l'Amour, au sud-est de la Sibérie et à plus de 7.000 kilomètres de Moscou. Cette base de lancement de fusées a été construite au début des années 2010. Son objectif est de réduire la dépendance de la Russie au cosmodrome de Baïkonour qui, depuis l'éclatement de l'URSS, se situe dans le sud du Kazakhstan.
Nul doute qu'à Vostotchny, toutes sortes d'engins spatiaux ont pu être montrés à Kim Jong-un. Ce qui l'a sans doute intéressé car, depuis le mois de mai, la Corée du Nord a échoué à deux reprises à mettre en orbite un satellite militaire espion. Par ailleurs, pour la première fois, le président russe a proposé qu'un cosmonnaute nord-coréen fasse partie de l'équipage d'un vol russe dans l'espace.
Après que les deux dirigeants se sont mutuellement offert un fusil (entre autres cadeaux), Kim Jong-un a déclaré qu'un rapprochement de la Corée du Nord avec la Russie est désormais une «priorité absolue» et Vladimir Poutine, en parlant du «renforcement futur de la coopération» entre les deux pays, va jusqu'à évoquer "des perspectives" de coopération militaire. Ce qui est difficilement compatible avec les sanctions internationales qui ont été votées à l'ONU –entre autres par la Russie– et qui visent la Corée du Nord en raison de ses programmes dans le nucléaire et le développement de missiles. Puis Kim Jong-un s'est dit convaincu, qu'en Ukraine et ailleurs, la Russie remportera "une grande victoire" sur ses ennemis.
Soupçons et démonstrations, avec la guerre en Ukraine en toile de fond
Tout cela renforce les interrogations des pays occidentaux qui se demandent si la véritable raison de la venue de Kim Jong-un en Russie n'est pas avant tout liée à un possible accord de livraisons d'armes. Les usines d'armement russes arrivent difficilement à fournir du matériel aux troupes d'occupation en Ukraine, tandis que la Corée du Nord possède des stocks importants de munitions qui datent pour la plupart de l'époque soviétique et sont parfaitement compatibles avec les armes russes actuelles.
Mais précisément, les résolutions prises dans le cadre de l'ONU interdisent à la Corée du Nord de recevoir et de livrer des matériels de guerre. Si elle le fait et que des satellites américains l'observent, le pays risque de subir de nouvelles sanctions.
Face à ces soupçons de fourniture d'armes, les responsables russes ont au contraire affirmé que Kim Jong-un était seulement venu voir des installations militaires en Sibérie. Vladimir Poutine a indiqué à la presse russe présente à Vostotchny que ses discussions avec le numéro un coréen avaient surtout été axées sur la coopération technique dans des domaines comme la technologie spatiale. Et deux jours plus tard, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, a tenu à préciser à propos d'éventuelles ventes d'armes: «Aucun accord n'a été signé à ce sujet ni d'ailleurs sur aucun autre sujet.» Officiellement donc, Vladimir Poutine et Kim Jong-un auraient essentiellement parlé de perspectives scientifiques générales.
En tout, Kim Jong-un est resté six jours dans l'Extrême-Orient russe. Et la presse du pays hôte s'est employée à donner des détails sur ses visites. À Komsomolsk-sur-l'Amour, le leader coréen a été reçu dans des usines qui produisent des équipements aéronautiques. Le 16 septembre, dans le vaste port de Vladivostok (extrême sud-est de la Russie, près de la frontière avec la Corée du Nord), il est monté à bord du navire de guerre russe Marechal Chapochnikov, qui possède comme armes sous-marines «des quadruples tubes lance-torpilles et des lance-roquettes anti-sous-marins RBU-6000», a précisé l'agence russe Tass.
Puis, en compagnie du ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, Kim Jong-un est allé sur la base aérienne de Kniévitchi (à Vladivostok), où il a pu admirer un chasseur MIG-31, muni d'un système de missiles hypersoniques Kinjal, avant de passer en revue des bombardiers Tu-160 et Tu-22M3. Après quoi, le dirigeant nord-coréen a assisté à une «démonstration» de la Flotte du Pacifique (qui fait partie de la marine russe). Tout un programme qui atteste bien sûr que Moscou accorde de l'importance à la visite du chef d'État voisin. Mais qui permet aussi de montrer la puissance des équipements militaires russes, alors que la guerre en Ukraine se poursuit.
Une politique nord-coréenne militaire plutôt qu'alimentaire
Le 17 septembre, Kim Jong-un est reparti vers la capitale Pyongyang en reprenant le train avec lequel il était ven . Il s'agit d'un convoi ferroviaire, long, luxueux et parfaitement blindé, dans lequel prennent places quantité de dignitaires du régime nord-coréen. Les emmener permet au dirigeant suprême d'être sûr qu'aucun d'entre eux ne complotera contre lui à Pyongyang.
Cela étant, il est difficile de savoir quels avantages précis Kim Jong-un a pu tirer de ce déplacement en Russie. Vendre des armes pourrait évidemment permettre à la Corée du Nord d'amoindrir le délabrement de son économie. Sur cette question, le régime évite de donner des renseignements. Mais des informations alarmantes parviennent de temps à autres en Occident. En 2020, officiellement pour lutter contre la pandémie de Covid-19, les frontières ont été fermées et le pays a connu de dramatiques épisodes de pénuries alimentaires car il n'était plus possible d'importer des céréales ou des engrais d'une Chine qui, elle-même, était étroitement confinée.
Par ailleurs, Pyongyang poursuit continuellement une politique de renforcement de son potentiel militaire. Le 8 septembre, son armée a lancé un sous-marin nucléaire d'attaque qui s'ajoute à la soixantaine de submersibles classiques que possède la Corée du Nord.
Régulièrement, le pays procède à des essais nucléaires et des tirs de missiles dans l'Océan Pacifique qui provoquent de vives protestations de la part de la Corée du Sud et du Japon. En 2022, soixante-trois missiles balistiques ont été testés. Le coût total de ces tirs est estimé à 500 millions de dollars, soit plus que ce qu'il faudrait importer pour combler le manque de céréales qui sévit chaque année en Corée du Nord.
Des rencontres diplomatiques rares pour les dirigeants nord-coréens
En juillet 1953, un simple armistice a mis fin à quatre années de guerre entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. La première avait été aidée militairement par la Chine et l'URSS, la seconde par divers pays du monde dont les États-Unis ou la France. Depuis, les deux entités de la péninsule coréenne ont pris des trajectoires diamétralement opposées.
La Corée du Nord est un pays fermé et économiquement faible. La Corée du Sud, à l'approche de l'an 2000, a abandonné un régime dictatorial pour installer une véritable démocratie. Il a fait partie des "quatre dragons asiatiques" (avec Hong Kong, Singapour et Taïwan),qualificatif appliqué alors aux pays dont l'économie s'est amplement développée en étant dynamisée par des groupes industriels de taille internationale et par une musique, des films, une nourriture, tout un soft power répandu dans le monde entier.
Hormis la Chine et la Russie, les contacts de la Corée du Nord dans le monde sont extrêmement limités et ce depuis des décennies. En février 1981, quelques mois avant l'élection présidentielle qu'il allait remporter, François Mitterrand avait décidé de s'éloigner une dizaine de jours de la campagne électorale en allant en Chine et en passant deux jours à Pyongyang. Le grand-père de Kim Jong-un, Kim-Il-sung, formé en URSS à l'époque de Staline, était alors le dirigeant suprême et avait chaleureusement reçu le candidat socialiste.
Chaque année, d'ailleurs, une demi-douzaine de gradés nord-coréens en uniforme et vastes casquettes se rendaient dans la résidence d'été de François Mitterrand, à Latche dans les Landes, afin de lui offrir des livres réunissant les derniers discours de Kim Il-sung traduits en français. En dînant avec lui à Pyongyang, François Mitterrand l'avait trouvé intéressant et lui avait incidemment demandé pourquoi il ne se faisait pas enlever le goître qu'il avait dans le cou. Kim Il-sung avait répondu: «Parce que je crains que les chirurgiens en profitent pour m'assassiner.»
Il n'est pas certain que François Mitterrand ait commis l'imprudence d'annoncer que, s'il était élu président de la République, la France procéderait à une reconnaissance diplomatique de la Corée du Nord. Mais, Kim Il-sung ne cessa de la réclamer à l'Élysée à partir de mai 1981. En vain.
À la mort de Kim Il-sung, en juillet 1994, son fils Kim-Jong-il lui succède et maintient la ferme autorité du régime. Il accepte cependant deux tentatives de rapprochement avec la Corée du Sud en 2000 et en 2007. Les deux présidents sud-coréens de l'époque font alors le voyage de Séoul à Pyongyang et signent des documents communs en faveur de la paix et de la prospérité dans la péninsule.
Mais ces contacts diplomatiques n'auront pas de suite pendant la décennie qui a suivi. Et tandis que la Corée du Nord connaissait périodiquement de terribles famines, l'action de Kim Jong-il au pouvoir aura surtout pour effet de proclamer la priorité au renforcement de l'armée et de procéder, en octobre 2006 et en mai 2009, à des essais nucléaires aussitôt dénoncés en Occident.
Se tourner vers Moscou plutôt que Pékin pour Kim Jong-un?
En décembre 2011, après le décès de Kim Jong-il, son fils Kim Jong-un, né en 1982 ou 1983 –la véritable date est secrète– lui succède. Le jeune homme a la particularité d'avoir été envoyé pendant quatre années en Suisse. De ses 14 à 18 ans, sous l'identité de Pak Un, il étudie à l'International School of Berne puis à l'école de Liebefeld, également dans le canton de Berne. Il y obtient de bons résultats en mathématiques et en arts plastiques, mais il se fait surtout remarquer comme joueur de basket-ball. Plusieurs gardes du corps nord-coréens veillent à ce qu'il n'ait pas trop de contact avec d'autres élèves et il rentre à Pyongyang en 2000.
Quand l'actuel leader nord-coréen arrive au pouvoir, il privilégie à son tour la continuité du régime en y ajoutant un certain talent à se mettre en scène. Il commence par se lancer dans une escalade de menaces contre la Corée du Sud et le Japon, tout en relançant les essais de missiles balistiques ou de bombes à hydrogène.
Puis, en 2018, Kim Jong-un change de cap: il participe à un sommet avec le président sud-coréen Moo Jae-in et, surtout, il propose à Donald Trump une rencontre pour parler notamment des armes nucléaires. Et le président des États-Unis accepte à la surprise générale. Les deux hommes se verront trois fois, à Singapour en juin 2018, à Hanoï en février 2019 et dans la zone démilitarisée qui séparent les deux Corées en juin 2019. Mais, manifestement, leurs conversations n'ont pas amorcé le moindre progrès sur la question de la dénucléarisation de la Corée du Nord.
Aujourd'hui, tandis que la continuation des essais nucléaires de la Corée du Nord irrite et inquiète les pays du Pacifique, se tourner ostensiblement vers la Russie semble être la nouvelle option choisie par Kim Jong-un. Cependant, une interrogation reste ouverte: que pense la Chine de ce renforcement de l'amitié entre Pyongyang et Moscou? Depuis le début de la guerre en Ukraine, Pékin prend soin de ne pas prendre clairement parti dans ce conflit, tout en affichant de bons rapports diplomatiques et économiques avec la Russie.
La Corée du Nord aura-t-elle la même prudence? Ne va-t-elle pas discrètement livrer des armes à la Russie? Depuis longtemps, la Chine préserve l'économie nord-coréenne d'une totale faillite et lui évite des famines encore plus meurtrières qu'elles ne le sont. Au résultat, les dirigeants chinois considèrent que la Corée du Nord est dans leur sphère d'influence, tout en admettant que Kim Jong-un est parfois imprévisible. Dans la situation actuelle du conflit russo-ukrainien, le comportement de la Corée du Nord va être observé partout dans le monde et en particulier à Pékin.
Au cours de son séjour en Russie, Kim Jong-un a proposé à Vladimir Poutine de faire une visite en Corée du Nord. Et le président russe a accepté "avec plaisir". Il était déjà allé à Pyongyang, en 2001, au début de son mandat de maître du Kremlin. Y retourner lui permettrait de montrer qu'il peut se déplacer dans certains pays sans risque d'être appréhendé par la Cour Pénale internationale de La Haye, pour qui il est "présumé responsable" de crimes de guerre en Ukraine. La Corée du Nord est loin d'adhérer à ce genre de procédure.
D'autre part, Vladimir Poutine pourra apprécier un voyage dans une Corée du Nord qui sait organiser des réceptions d'accueil grandioses. Et Kim Jong-un sera mis en valeur par la présence à Pyongyang du dirigeant du vaste pays voisin. (selon "Slate")