Dans l'Espagne rurale, des plateformes électorales s'organisent pour revendiquer le désenclavement et mieux lutter contre la brèche numérique. Les candidats des petites listes locales espèrent créer la surprise aux élections régionales de Castille-et-León ce dimanche.
« Ce n'est pas parce qu'on est moins nombreux qu'on a moins de droits », lit-on sur l'affiche placardée à l'entrée du bar de Duruelo, 190 habitants, dans la province de Ségovie. Ici comme ailleurs en Castille-et-León, la révolte gronde. Les villages de l'Espagne dépeuplée se rebiffent, décidés à lutter contre l'oubli et les a priori des citadins. Ils comptent se faire entendre ce dimanche, aux élections régionales où ils seront présents à travers une série de candidatures locales.
Les sondages situent le Parti populaire et les socialistes du PSOE loin devant, et annoncent la forte avancée de Vox à l'extrême droite. Mais les enquêtes signalent aussi une percée inattendue des mouvements locaux.
« Ce n'est pas juste des vaches »
« Nous allons montrer que le milieu rural, ce n'est pas juste des vaches », affirme Angel Ceña, le candidat de la liste baptisée Soria Ya, qui se bat pour le désenclavement de cette province du nord. L'important, selon lui, c'est d'obtenir des infrastructures, de maintenir des écoles et des services publics de proximité, ainsi que de lutter contre la brèche numérique en faisant arriver la fibre optique dans les villages. Il peste contre tous ces politiciens en campagne qui viennent faire une photo au milieu des vaches et s'en vont.
C'est contre cela, justement, que sont nées les mobilisations de cette Espagne de l'intérieur qui souffre de l'exode rural. « Avant, les gens quittaient les villages parce qu'il n'y avait pas l'électricité ni l'eau courante. Maintenant ils vont partir parce qu'ils n'ont pas accès à Netflix et qu'il n'y a pas de réseau suffisant pour pouvoir télétravailler ou construire de nouveaux projets. »
Pour Angel Ceña ce n'est pas une fatalité, mais la conséquence d'une gestion territoriale ratée et jamais corrigée. « Dans les années cinquante, l'idée avait été de dédier nos provinces à l'agriculture et à l'élevage, pendant que les industries locales se rapprochaient des villes pour bénéficier des services. » Sauf qu'avec la mécanisation, le secteur agricole n'a plus eu besoin d'autant de bras et les gens sont partis. « Aujourd'hui, on constate que seuls les villages qui ont maintenu des activités différentes ont réussi à garder leur population. »«
Lutter contre les inerties
Après des décennies de promesses sans suite de la part des élus, les plateformes locales de cette « Espagne vidée » ont décidé de prendre les choses en main et d'entrer en politique. « C'est une question de justice, nous voulons donner voix à une population qui occupe 70 % du territoire espagnol, affirme Angel Ceña, le candidat de Soria Ya. Nous ne sommes ni de droite ni de gauche, mais transversaux, pour lutter contre les inerties et apporter des propositions constructives au futur gouvernement régional. »
Le désert d'aujourd'hui est le fruit d'un modèle qui encourageait activement les départs, raconte aussi Tomás Guitarte, qui a ouvert la voie, en 2019, en se faisant élire député pour Teruel Existe, un mouvement citoyen né dans une des provinces les plus isolées de la région de Castille-La Manche : « Quand on était gamins, le progrès était de partir. On nous disait qu'il fallait bien travailler à l'école pour pouvoir ensuite émigrer le plus formé possible vers la ville », raconte-t-il.
Inverser le mouvement
Le défi est maintenant d'inverser le mouvement. Encourager les entrepreneurs locaux, attirer de nouveaux habitants et éviter que les seuls investissements qui se profilent soient des élevages industriels qui ne respectent pas les normes environnementales. « Aujourd'hui, avec une bonne connexion Internet, on peut vivre au village et travailler pour une compagnie de centres commerciaux à Londres ou ailleurs. La pandémie a montré qu'on pouvait casser les distances… à condition que l'Etat nous en donne les moyens », affirme le député de Teruel Existe.
Pour exemple, il cite le cas de Torumas, une entreprise d'une centaine de salariés, spécialisée dans la machinerie de stockage et de découpe de verre, qui est installée dans le village de Rubielos de Mora, non loin de Teruel. Très développée à l'international, elle a vu ses projets d'expansion freinés, faute d'accès à une bonne connexion à Internet. Elle se trouvait sur le point de déménager face à cette situation intenable quand la fibre optique est enfin arrivée, en novembre dernier, après des années de retard. Il s'en est fallu de peu pour que parte l'entreprise avec tous les emplois associés.
- Selon Cécile Thibaud (Correspondante à Madrid - Les Echos)