Le train de nuit Paris - Berlin supprimé ?
Annoncée le 13 juillet 2014, la suppression de plusieurs lignes de trains nocturnes comme le célèbre Paris-Berlin par la société ferroviaire Deutsche Bahn suscite la polémique. Les syndicats de la DB, alliés aux partis Die Linke et aux écologistes, espèrent faire dérailler cette mesure en augmentant la pression sur les compagnies ferroviaires et le gouvernement.
"Un bon modèle politique, c’est quand on peut changer des choses même en étant opposés à une forte coalition" . Sabine Leidig représentante politique de Die Linke chargée des transports, espère que le large mouvement anti-suppression de certaines lignes de trains de nuits aura raison de la mesure décidée au début de l’été par la Deutsche Bahn.
Contactée par La Gazette, Daniela Bals, porte-parole de la DB, précise : "les trois lignes les plus inefficaces, reliant Berlin à Amsterdam, Copenhague et Paris". D’autres lignes voient aussi leur rythme réduit, comme celles à destination de Prague et Cologne.
Un choix jugé logique pour la DB, à la vue des chiffres du trafic ferroviaire nocturne de la DB, "depuis des années dans le rouge" , avec des pertes estimées à "des dizaines de millions d’euros". Une situation toujours plus critique, avec "une hausse des coûts de maintien confrontée à des revenus clairement insuffisants". Les services de la DB ont aussi constaté une "hausse de l’utilisation des lignes à grande vitesse de jour, tandis que la fréquentation des lignes nocturnes a diminué de 30% sur 10 ans" . De plus, indique Daniela Bars, "le trafic ferroviaire de la DB fait de plus en plus face à la concurrence des compagnies aériennes low-cost. Avec cette suppression, nous bénéficierons d’une marge de manoeuvre plus grande pour promouvoir d’autres lignes très populaires auprès des voyageurs".
Le géant des transports allemand souhaite ainsi renforcer le trafic demandé, créer de nouvelles structures pour un train de nuit à long terme. Un mode opératoire fortement critiqué, notamment par les partis Die Linke, qui défend les intérêts des employés travaillant sur les lignes supprimées, et par les écologistes Die Grünen, qui préfèrent les alternatives ferroviaires aux transports aériens, plus gourmands en énergie et générateurs importants de CO2. Sabina Leidig dénonce ainsi "la politique capitaliste à court terme du gouvernement", et appellent aux "initiatives citoyennes". Matthias Gastel, en charge de la politique ferroviaire au sein des Grünen, met en avant l’attractivité des trains de nuit, et leur popularité. Conscient de la compétition avec les compagnies aériennes low-cost et certaines lignes de bus, il prône une enquête auprès des passagers et le développement de "nouveaux concepts plus écologiques".
Les deux responsables politiques regrettent d’une même voix une décision "fantasielos", dénuée d’imagination et qui occulte le côté mythique de certaines lignes célèbres, à commencer par le Paris-Berlin. Lors de la manifestation organisée quelques heures plus tard devant le siège de la Deutsche Bahn, Postdamer Platz, de nombreux employés ont exprimé leur opposition à cette mesure, à grands renforts de drapeaux, de slogans et de sifflets.
Joachim Holstein, du Conseil d’administration du DB European Rail Service basé à Hamburg, fait part de son incompréhension : "Il n’y a pas de raison valable de supprimer ou réduire l’utilisation de ces trains de nuit. La DB ne dispose pas d’instruments de mesure assez précis pour juger avec exactitude des performances des lignes nocturnes." Il explique que le développement de ces trains de nuit avait été salué par les pays partenaires, l’Autriche, le Danemark et la France. "Les Italiens en particulier ne comprennent pas ce choix alors que leur fréquentation des services ferroviaires nocturnes est en hausse."
Enfin, parmi les salariés, Karl-Dieter Bodack, expert en trains et ancien directeur ferroviaire, décrit des trains de nuits de qualité: "Nous avons les meilleurs trains nocturnes d’Europe, on peut même parler de trains-hôtels, où le confort est la première des valeurs. Les passagers bénéficient de nombreux services, de la réception au départ jusqu’au petit déjeuner dans des wagons spécialement aménagés." Selon lui, les trains-hôtels sont des bijoux d’innovations et beaucoup ne sont simplement pas mis en service pour des « raisons logistiques. » L’ancien directeur croit cependant à une volte-face de la DB et du gouvernement: "Si tous les employés, appuyés par des partis descendent dans la rue pour dénoncer cette suppression, la chancelière Merkel devra faire marche arrière" , estime-t-il.
La suppression de certaines lignes de trains de nuits, justifiée par la Deutsche Bahn pour des raisons économiques, est donc loin de susciter l’unanimité au sein de son personnel comme au Bundestag, où l’utilité et les performances de ces trains mythiques et pratiques sont âprement défendues. Mais qu’en est-il des usagers ? La Gazette a recueilli les impressions des passagers à chaud, à l’embarquement du train, lors d’un « micro-quai » à la Gare Centrale de Berlin. Andrea, jeune road-triper américain de 18 ans, loue les qualités d’un "système de transport unique, très rapide". Il ajoute que « les compartiments sont très agréables » et apprécie « de se réveiller chaque matin dans une nouvelle ville« . Bruno, ancien conducteur de train de nuit de la SNCF mais première fois passager, s’apprête à prendre le Paris Berlin et confie que « le train de nuit présente de bonnes performances, surtout sur les coûts, moins chers que la plupart des compagnies low-cost« . Enfin Marie, 22 ans, étudiante à Berlin, explique dans un français teinté d’un léger accent "l’aspect pratique des trains de nuit. On ne perd pas de temps, et le repos y est confortable. L’ambiance y est toujours très sympathique et j’y fais toujours de nouvelles rencontres. Je ne comprends absolument pas pourquoi certaines lignes devraient être supprimées, ça n’a aucun sens" . Extrait de "La gazette de Berlin".







