L'Albrechtstal, vous connaissez ?

choiseul

Depuis le Moyen Age, les actuelles communes de Saâles, Bourg-Bruche, Ranrupt et Colroy faisaient partie d’une seigneurie appelée Albrechtstal, puis Val de Villé, du nom du bourg où siégeait l’administration. À nous, qui avons l’habitude de voir la fin du Val de Villé au col de Steige, cela peut paraître bizarre. C’est que la Révolution et le Traité de Francfort ont chamboulé la géographie administrative de la Haute Bruche.

Le ruisseau de Grand Roué entre Bourg-Bruche et Saulxures, la Bruche – qui séparait la seigneurie de Villé et le Pays de Salm – et la Climontaine constituaient des limites plus clairement définies qu’un abornement. C’est ce qui explique que ce qu’on croit être l’entrée de Saint-Blaise, quand on vient de Saâles, soit en fait l’extrémité de la commune de Colroy !

La « Dame de Meuse »

À la veille de la Guerre de Trente Ans, le Val de Villé, y compris ses villages bruchois, appartenait aux Habsbourg, mais était laissé en fief, à titre viager, au puissant comte Jean-Ernest Fugger et à son fils Christophe-Rodolphe, à qui l’empereur devait des sommes astronomiques. En 1648, les Traités de Westphalie donnent à Louis XIV les biens patrimoniaux des Habsbourg en Alsace – donc aussi le Val de Villé –. Le roi, qui n’aime pas du tout voir là des gens si proches de l’empereur, cherche un moyen de se débarrasser d’eux. En 1679, il fait proclamer que nul ne peut détenir une terre d’Alsace en fief ou en gage s’il ne peut y résider. Cela ne concerne évidemment que les secteurs déjà placés sous son sceptre, et pas toute l’Alsace. Les Fugger, occupant de hautes charges et brassant des affaires importantes dans l’Empire, ont autre chose à faire que d’habiter à Villé et, en 1681, le roi confisque purement et simplement la seigneurie pour l’offrir à Conrad de Zurlauben, un noble d’origine suisse, en récompense de bons et loyaux services. L’ennui, c’est que ladite seigneurie ne pouvait être héritée que par un mâle et que Conrad n’avait pas de fils. À son décès, Louis XIV l’accorde à son neveu, Béat-Jacques, pour qui la seigneurie est érigée en baronnie en 1686. Elle devient même comté en 1692. Or Béat-Jacques meurt héroïquement à la guerre en 1704.

Il ne laisse que deux filles, mais il avait pris ses précautions et demandé au roi de leur transmettre le comté, ce qu’il a obtenu. La plus jeune meurt célibataire en 1713 ; seule l’aînée se retrouve donc « seigneur » du Val de Villé. Elle est mariée depuis 1711 à un grand seigneur, Henri-Louis de Choiseul, marquis de Meuse. Autant dire qu’ils ne séjournent guère à Villé, c’est un intendant qui y gère la seigneurie. Ils y font toutefois construire en 1739 un hôtel particulier qui existe toujours. La marquise mourra vingt ans plus tard et ses descendants garderont le Val de Villé jusqu’à la Révolution.

Se souvient-on, à Saâles, Bourg-Bruche, Ranrupt ou Colroy, de la « Dame de Meuse », née demoiselle de Zurlauben, dont les archives révèlent qu’elle savait fort bien tirer de l’argent de ses sujets ? (publié  dans les DNA - édition de Molsheim)