Une social-démocratie de "bofs"

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Depuis quelques mois, le vieux parti Social Démocrate et le juvénile parti DF (Parti du Peuple danois, xénophobe et populiste) né en 1995, se livrent à de tendres effusions et leurs conseillers se rencontrent sans cesse, quoique discrètement. L’amorce en a été la proposition adressée par Mette Frederiksen, dirigeante de SD, de ne pas accueillir au pays les 500 migrants qu’ imposerait une résolution de l’ ONU, mais de les installer quelque part à l’extérieur du pays, car ils risqueraient d’ôter aux Danois le smørrebrød de la bouche. Qu’est-ce à dire ? Où les rangera-t-on ? Et la SD ne dispose-t-elle donc d’aucune imagination, d’aucune inspiration aptes à intégrer des êtres humains marqués par les tragédies de l’Histoire ?

De 1945 au début des années 2000, le Parti SD a été en somme le parti majoritaire, le grand parti de gouvernement ; celui même qui imposait cette conception de l’Etat-providence qui faisait admirer le Danemark dans le monde entier. Un socialisme réel sans révolution sanglante, sans élucubration hallucinée et apocalyptique ou millénariste. Avec aussi l’objection de platitude et de grisaille que cette conception du socialisme entraîne nécessairement dans une certaine gauche. Comment cela a-t-il été possible ? On le sait : par l’importance de la concertation, du consensus entre décideurs économiques et travailleurs, et par l‘importance des syndicats. Le principal étant jusqu’à nos jours le 3F, qui rassemble plus de 2 millions d’adhérents. Mais plus fondamentalement, il y a la représentation sous-jacente, bien scandinave, que se font les Danois de la communauté nationale : on y pratique une solidarité très forte, qui transcende en une certaine mesure les différences de classes. Mais qui transcende rarement les différences ethniques, comme on le répétera.

Deux autres grands partis politiques dominent la vie politique du Danemark : le Parti conservateur populaire (KF) et le Parti Venstre (V). Le premier, précédé d’ailleurs par d’autres rassemblements grégaires de conservateurs, a exercé un rôle très important à partir de 1915 et jusqu’à 2011. Il est le parti bourgeois par excellence, et c’est ainsi qu’on le nomme très souvent. Le KF est membre du Parti Populaire européen, en compagnie des grandes formations de la droite européenne. Son grand-frère fondé en 1870, le parti Venstre, lui, est initialement le parti des paysans et des propriétaires terriens – un parti agrarien. Son nom signifie bizarrement « Gauche », parce qu’il se situait initialement à gauche des ligues conservatrices de la fin du XIX° siècle. C’est en réalité un parti libéral de centre-droit, qui siège auprès de ses petits camarades libéraux au Parlement européen. Venstre a été le premier parti du pays entre 2007 et 2015 ; il rassemble aujourd’hui environ 25 % de l’électorat.

Or, deux événements ont entraîné des coulées de boue dans la société danoise. Au milieu des années 1990, lorsque quelques Danois ont aperçu l’ombre subreptice de méchants migrants qui s’avançaient, le couteau entre les dents, pour violer la Frontière sacrée, on a commencé à sentir l’odeur d’une formation populiste et anti-immigrés : DF (le Parti du peuple danois) a sévi à partir de 1995. Il est devenu rapidement le 3eme plus grand parti du pays en 2000-2001.

Et un peu plus tard, la crise financière de 2008 a suscité des mouvements de fond dans l’économie et la société danoises, tout comme partout ailleurs en Europe. La droite conservateurs-libéraux est au pouvoir ; DF l’a aidée à y accéder, tout en ne participant pas au gouvernement – une stratégie assez habile qui vise à ne prêter le flanc à aucune critique sur des faits concrets de gouvernance. Et la droite met en place une politique qui mijote la destruction du vénérable Etat-providence que le Parti SD avait installé depuis de nombreuses décennies. Le welfare state à la danoise est alors démonté avec délectation et remplacé par ce qu’on a appelé la flexicurité, c’est-à-dire cet autre modèle danois qu’admirait tant cette fois la droite (modérée) européenne : une flexibilité maximale conjuguée avec un large dédommagement des chômeurs et des catégories les plus touchées par la crise . Avec un contrôle très contraignant et plutôt répressif des chômeurs, dont de nombreuses associations considèrent qu’il infantilise les personnes concernées …

Mais de 2011 à 2015, le SD est à nouveau au gouvernement. Alors, elle ne fait que continuer peu ou prou la politique de démantèlement libéral de ses frères ennemis conservateurs libéraux. Dans un contexte d’inquiétude sociale peu banal dans ce pays, arrive ce qui devait arriver : en 2015, le SD se retrouve une fois de plus dans l’opposition malgré ses 26 % aux élections, et elle ne peut rassembler de majorité au Ting (Parlement). La 2° place revient au parti d’extrême droite DF (21% des suffrages).

On assiste alors à un mouvement en tenaille : d’un côté, par pur opportunisme électoral, la SD décide de se rapprocher de DF, et cela très concrètement : en proposant des mesures démagogiques de contention de l’immigration et de limitation stricte des entrées des « non-Occidentaux ». Alors même que mus encore jusqu’en 2017 par un esprit de socialisme concret et d’ouverture, les dirigeants condamnaient avec grande force « la politique non danoise, inacceptable et xénophobe » de DF (P. Nyrup Rasmussen en 1999).

D’un autre côté, de nombreux électeurs DF, d’ailleurs venus parfois des rangs de la SD, rejoignent celle-ci dans la défense de l’Etat-providence. Il existe une grande similitude dans l’origine sociologique de ces électeurs, qui appartiennent majoritairement au grand syndicat 3F, grand artisan paradoxal et quelque peu tortueux du rapprochement SD-DF. « Il s’agit d’ouvrir des portes. C’est ce que nous faisons. », déclare Thulesen Dahl, le dirigeant de 3F, en février 2017. Mais ouvrir des portes à quoi ?

Ce « pragmatisme » cynique et dénué de scrupules semble atteindre son but : les sondages créditent actuellement SD de 30% environ des voix . Des électeurs SD partis chez DF reviennent ; d’autres, tentés d’abord par DF, joignent les rangs de SD.

Pourquoi cette xénophobie ? Pour les mêmes raisons qu’ailleurs en Europe. Mais s’y ajoute un vieux fond culturel scandinave : le sens profondément enraciné de la communauté. Une communauté formée des familles, des voisins proches, de cette société longtemps très homogène (et donc fort ennuyeuse). Une communauté exclusive, aussi : les étrangers différents n’y sont guère bienvenus.

Opération réussie, donc. Mais à quel prix ! Au prix peut-être de ce qui fait la substance même de la social-démocratie. Les petits partis de gauche (SF, RV, Alliance rouge-verte) devront réveiller l’imagination sociale de la SD, et envisager avec elle de vraies solutions aux maux de cette époque de mondialisation et de structuration européenne. (selon "eurojournalist")

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